Les Ô troubles

Les Ô troubles

Tortuga, de Valerio Evangelisti, Editions Rivages, 8 juin 2011

7,5/10

 

        En 1685, les jours des pirates regroupés dans la confrérie des Frères de la Côte, aux ordres du roi de France, sont comptés. Louis XIV a fait la paix avec son traditionnel ennemi, l’Espagne, et les menées des flibustiers des Caraïbes à partir de l’île de la Tortue (d’où le titre du livre : Tortuga), désormais sous la coupe d’un nouveau gouverneur, ne sont plus les bienvenues. C’est dans ce contexte qu’un ancien jésuite portugais au passé mystérieux, Rogério de Campos, va faire le dur apprentissage de la vie. Capturé par les pirates sur le vaisseau espagnol où il s’est enrôlé, il est contraint de jouer les maîtres d’équipage pour le capitaine Lorencillo, avant de passer aux ordres du cruel et diabolique capitaine De Grammont. Sa passion pour une esclave africaine l’entraînera dans une véritable descente aux enfers, au contact d’une société dont il découvrira, non sans une certaine fascination et horreur, la barbarie et les codes rigides. Devenu l’un des leurs, il participera à la dernière grande aventure des Frères de la Côte : la prise sanglante et audacieuse de la ville de Campeche sur la côte sud-est du Mexique. (4e de couverture)

 

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        Un soir, une envie d’histoire de pirates, et me voilà plongée dans Tortuga !

Dès les premières lignes, Valerio Evangelisti prévient le lecteur : dans Tortuga, ce ne sont pas des pirates pour amuser les gosses, et lorsqu’on arrive « quelques mourants gémissaient encore ou invoquaient à grands cris le Christ et la Vierge… L’odeur du sang était si puissante qu’elle dominait celle des embruns… » Le ton est donné, les abordages et les pillages qui sillonnent l’ouvrage ne font pas la part belle au romantisme du marin solitaire au grand cœur ! Non, ici, les Frères de la Côte sont aux services de leurs plus vils instincts, qu’ils servent avec puissance.

Malgré cet aspect intrinsèque au sujet, tout au long de l’aventure, l’auteur nous prouve qu’il sait où s’arrêter dans ses descriptions de la violence pour qu’elle ne devienne pas inutile ou rébarbative. Ainsi, on sait qui sont ces hommes, mais il n’y a pas de prolongations malsaines et ennuyeuses.

 

        L’histoire, dans ses grandes lignes, est très bien tracée : crédible, riche en rebondissements et en descriptions captivantes. Les mots m’ont vraiment tenue en haleine, j’ai découvert un aspect de la piraterie que je ne connaissais absolument pas : les règles, la vie à bord, la façon de mener les assauts et bien sûr, la sauvagerie pour la liberté ! Une giclée de sang et d’embruns en plein visage ! L’auteur n’oublie pas non plus de briser certaines idées sur l’indépendance de ces flibustiers qui, finalement, subissent les aléas politiques des couronnes auxquelles ils se rattachent.

 

        Nous suivons ici Rogério de Campos, enrôlé de force par les Frères de la Côte, mais qui ne s’avérera pas pour autant être totalement outré par la situation. On comprend assez vite que ce personnage dissimule quelques ténébreux secrets, et on se surprend de la vitesse de son « acclimatation »… D’ailleurs, la faculté de l’humain à faire le bien ou le mal est régulièrement discutée par les personnages, mais sans tomber dans la morale lente et molle que nous servent certaines œuvres. Ici, la question est illustrée par le récit d’actes véridiques menés par les Frères de la Côte : comment peut-on en venir à obéir aux ordres les plus abjects, sans les remettre en questions ? Jusqu’où pouvons-nous aller dans l’immonde, et quelles raisons pouvons-nous donner à ce type d’actes?

 

        Deux autres « grands » protagonistes naviguent sur ces pages, deux capitaines avec lesquels Rogério embarquera successivement : Laurens de Graaf et Michel de Grammont, deux célèbres flibustiers qui ne sont en rien des personnages de fiction : ils ont tous deux vécu, dirigé des hommes et des voiles, combattu pour un idéal fascinant dans la mer des Antilles à la fin du XVIIe siècle. D’ailleurs, Valerio Evangelisti, qui est aussi professeur d’Histoire, ne traite pas son sujet sans connaissance, et c’est ce qui le rend d’autant plus captivant !

 

Laurens de Graaf.jpgMichel de Grammont.gif

Laurent-Corneille baldran, dit De Graaf                        Michel de Grammont 

                     (1653-1704)                                                            (1645-1686)

 

        Bien sûr, il y a la trame de fond : la volonté de conquêtes et de pillages qui offrent aux lecteurs quelques belles scènes de barbarie. L’histoire de Rogério que rien ne semblait destiner à rejoindre les Frères de la Côte et qui doit pourtant survivre à leurs côtés, partager leur existence. Mais il y a autre chose entre ces pages, un regard porté sur une époque et une population : la piraterie déclinante de la fin du XVIIe siècle. Il y a la visite de Tortuga (alors colonie française), cette ville de flibustiers dans laquelle ils peuvent choisir de redevenir des hommes, ou choisir de se vautrer dans le rhum à la chaleur des catins.

Et bien sûr, dans un roman d’aventure, il y a la petite touche de sentiments : Rogério s’éprend d’une esclave, il en devient obsédé, fou, au point de commettre des actes absolument dénués de sens pour qui veut sauver sa peau ! Cet aspect m’a d’abord un peu dépitée, les histoires d’amour, ce n’est pas mon truc. Mais ici, elle prend les traits du monde qui l’entoure et surtout, surtout…la fin ! Je ne peux rien dire, mais elle m’a réconciliée avec cet aspect du livre.

 

        Mais alors, pourquoi 7,5/10 ? Et bien tout simplement parce que, les pages retentissent de coups de feu, de sabres, de vagues de sang et de sel, mais je crois qu’il manquait un fil à l’intrigue pour que vraiment je m’y perde aveuglément. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais il me semble avoir lu certaines scènes deux fois... Il y a de superbes vagues…et leurs creux aussi…

 

        Pour conclure : un très agréable livre sur la véritable piraterie, sans tabous ni arrangements de bienséance, bercé par la volonté d’un homme qui ne perd jamais de vue sa propre réalité. Un voyage en mer des Antilles comme je n’en avais jamais vécu ! Si c’était à refaire, je le relierais c’est certain.



01/10/2014
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