Les Ô troubles

Les Ô troubles

Barker Clive, Livre de sang 1 (traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque) éditions J’ai lu 2010 (VO : Clive Barker’s book of blood vol.1, 1984)

        Simon Mcneal se prétend médium, en contact privilégié avec l'au-delà... Mais il n'est qu'un escroc à la petite semaine. Pourtant, depuis leurs ténèbres, les morts cherchent bel et bien à raconter leurs histoires aux vivants. Ils vont faire du corps du jeune homme leur livre de sang, réceptacle de leurs expériences, leurs frustrations, leurs souffrances, leurs perversions. Soyez donc témoins des paroles des défunts : fuyez le métro de New York, cadre d’atroces crimes ; découvrez les difficultés de la hantise pour un démon malhabile ; prenez part a l'étrange et effrayant rituel immuable auquel sacrifient tous les dix ans deux cités ... Lisez le dit des morts, et craignez leur courroux ! (4e de couverture Folio 2010)

 

Le livre de sang Tome 1.jpg

 

        « Les morts ont leurs artères », cette phrase qui nous accueille sonne le glas de notre insouciance. Barker nous sert, dans son plus bel apparat, un ensemble de cinq textes à la résonnance variée, mais à l’horreur omniprésente. Avant de vous parler de ces nouvelles, je ne peux que m’arrêter sur leur écrin fameux : les morts écrivent, et leur réceptacle n’est autre que la peau humaine. Oui, nos tissus sont leur papier et les notes qu’ils y laissent, les récits que nous allons découvrir ici.

        C’est à Barker que je dois de ne plus entendre sonner les cloches avec la même oreille (ce qui est regrettable lorsqu’on vit à deux pas d’une église), c’est aussi à lui que je devrai de regarder différemment le wagon bondé du vendredi soir, ou de ne plus seulement entendre le vent dans les branches lorsque je m’éloigne en forêt. Pourquoi ? Et bien je vais vous le dire :

 

        La première nouvelle porte le coquet nom de « Train de l’abattoir » (Le). Une dénomination crue qui lui va comme un gant ! Elle met en scène la plongée sordide de Léon Kaufman dans les entrailles visqueuses de New York, comprendre son métro. Quelque chose rôde dans les tunnels, quelque chose dénué de toute sympathie et de toute empathie. Cette présence a un but, et il est excellemment bien mis en scène sous la plume de l’auteur. Il y a un certain temps déjà, je vous parlais de Midnight meat train (de Ryûhei Kitamura) l’adaptation à l’écran de cette nouvelle. Après cette relecture, je ne peux que me rendre à l’évidence : le long métrage n’est qu’une pâle copie du texte ! C’est la fin notamment, et l’esthétique que Barker présente à grands coups de hachoirs et de cliquetis douteux, qui achève de faire sombrer le lecteur tandis que « les yeux des monstres clignotaient d’appétit et de passion »…

 

        Vient ensuite le tour de « Jack et le Cacophone », un texte qui ne compte pas parmi mes préférés, mais qui a le mérite de diluer un humour noir au cœur d’une situation rocambolesque. Le pitch est simple : un démon, envoyé sur terre, doit faire craquer un homme. Jusque-là, rien d’original, mais la nouvelle trouve tout son sens lorsqu’on voit jusqu’où l’un et l’autre peuvent aller pour se tenir tête ! « Il était excitant, ce jeu ; il était aussi terrifiant ». C’est l’originalité des attaques du Cacophone qui donnent à l’écrit son plus grand charme, et c’est la platitude du principal intéressé qui lui offre la plus belle réponse. L’attaque finale fait sourire, il n’y a pas de limite à l’imagination d’un démon vexé, et même si ce n’est pas ce que je préfère, j’ai passé un agréable moment avec cette nouvelle.  

 

        Puis c’est au tour de « La truie » de paraitre entre les pages. Ce texte est un petit régal d’horreurs au sein de ces institutions qui doivent relever la jeunesse décadente. Où disparaissent ceux qui ne rentrent pas au dortoir ? D’où vient l’odeur nauséabonde qui irradie la cour de cette ferme de fortune, en retrait de l’institution ? Pourquoi ce regard de fou ? Redman, qui rêve lui-même de jeunes garçons (comme si rien dans ce monde n’échappait à la pourriture du vice), va chercher à le savoir, et il va bel et bien le découvrir. Il va même arriver au bout de l’immonde dans un jet de fluides malsains où l’on se régale de chairs pourrissantes et juteuses. « Il pensait qu’une fois qu’on devenait un homme, on commençait à mourir »...

 

        À peine sommes nous remis de nos émotions stomacales qu’arrivent « Les feux de la rampe », une nouvelle sinistre et belle, où le théâtre, la mort, l’amour, jouent le premier rôle. Personnellement, j’ai aimé ces pages qui vous laissent caresser, du bout des doigts, les velours usés d’un théâtre dont les murs résonnent encore d’applaudissements passés. Il y a ici l’amour du lieu, et celui du jeu, de la scène. L’Elysium ne mourra pas sans un dernier sursaut, sans un dernier acte à faire lever les morts ! Au Diable les starlettes sans charisme, jouons voulez-vous…« Tôt ou tard, nous devons tous choisir […] les morts doivent choisir avec plus de soin que les vivants » et ils le feront ici, avec toutes les festivités dues à leur rang…

 

        Et il est désormais temps de vous parler du 5e et dernier texte, celui que j’ai préféré, celui qui m’a littéralement clouée aux mots, l’esprit tressautant de vouloir imaginer l’inimaginable, concevoir l’inconcevable : « Dans les collines, les Cités ». Vous roulez, au beau milieu des campagnes yougoslaves. Il y a quelque chose, là, dans les collines…les cités se lèvent, les cités s’affrontent… Comment ? Ça, je ne peux rien vous dire au risque de gâcher votre plaisir, mais faites-moi confiance… « Peut-être était-ce l’abîme lui-même qui béait derrière l’horizon, avec sa mère debout près de sa gueule, l’invitant à goûter son châtiment ».

 

        Bref, vous l’aurez compris, Barker signe ici un recueil de nouvelles efficaces et très justement dosées, au style souple et léger. À leur lecture, vous oscillerez entre horreur, humour noir et stupéfaction face à ce qui côtoie l’absurde. Enjoy !



28/04/2015
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