Les Ô troubles

Les Ô troubles

Rob Smith Tom, Enfant 44, aux Éditions Belfond (5 février 2009)

        Hiver 1953, Moscou. Le corps d'un petit garçon est retrouvé sur une voie ferrée. Agent du MGB, la police d'État chargée du contre-espionnage, Leo est un officier particulièrement zélé. Alors que la famille de l'enfant croit à un assassinat, lui reste fidèle à la ligne du parti : le crime n'existe pas dans le parfait État socialiste, il s'agit d'un accident. L'affaire est classée, mais le doute s'installe dans l'esprit de Leo. Tombé en disgrâce, soupçonné de trahison, Leo est contraint à l'exil avec sa femme Raïssa, elle-même convaincue de dissidence. C'est là, dans une petite ville perdue des montagnes de l'Oural, qu'il va faire une troublante découverte : un autre enfant mort dans les mêmes conditions que l'" accident " de Moscou. Prenant tous les risques, Leo et Raïssa vont se lancer dans une terrible traque, qui fera d'eux des ennemis du peuple... (4e de couverture)

 

 

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        Une intrigue policière inspirée de faits réels sur fond de Russie stalinienne : un premier roman prometteur !

 « Le crime n'existe pas » ! Leitmotiv dans l'Union soviétique des années 50, le premier roman de Tom Rob Smith, Enfant 44, 1er tome d'une trilogie, tend à nous prouver le contraire. Dans ce pays où l’organisation policière n'est présente que pour traquer les ennemis du système, les « déviants », alcooliques, SDF, espions..., Léo Demidov, membre du MGB, va se heurter aux limites de ce même système. Le célèbre aphorisme de Staline, « la confiance ne va pas sans la méfiance », est son mot d'ordre. Aveuglé par l'amour qu'il porte à son pays et son dirigeant, Léo exécute les ordres sans les contester ou les remettre en question. Si tel individu, suite à un retard de 5 minutes au travail, est vu comme un espion, alors cela signifie qu'il s'agit d’un espion et il doit être traité comme tel !  Et lorsqu'un père de famille, de surcroît collègue, le supplie de relire le dossier concernant « l'accident » de son fils, retrouvé mort, nu, la bouche emplie de terre, éventré, amputé de certains organes, sur une voie ferrée, convaincu qu'il s'agit bel et bien d'un crime, Léo n'hésite pas à le menacer des goulags. Il est impossible qu'un crime soit commis en URSS ! C'est une tare uniquement imputable aux pays de l'ouest où règne la misère, la haine, la folie ! Seul le capitalisme engendre de telles horreurs ! Ici, tout le monde possède la même chose, tout le monde est heureux, personne n'envie son voisin, donc pour quoi commettre des crimes, des assassinats ? Et surtout sur des enfants !

 

        Mais lorsque, suite au refus de Léo de dénoncer Raïssa, son épouse, comme une espionne, pire crime qui puisse être commis, et qu'il se retrouve à quelques milliers de kilomètres de Moscou, dans une petite ville où règne la misère, la pauvreté et l'horreur, il commence à remettre en question ce système si merveilleux. Et s'il se trompait ? Et si le crime existait ? Et si toutes les personnes qu'il avait traquées, malmenées, torturées, emprisonnées pendant toutes ces années étaient vraiment innocentes ? S'il avait, dès lors, lui-même commis des crimes ? Alors, tout devient possible. Quand un second petit corps est découvert dans la forêt, non loin de son lieu de travail, nu, de la terre dans la bouche, éventré, amputé du foie, près d'une voie de chemin de fer, la coupe est pleine. Léo et Raïssa vont alors se lancer dans une chasse à l'homme qui va les mener à travers le pays jusqu'à celui que l'on surnomma « l'éventreur de Rostov ».

 

        Inspiré de l'histoire vraie d'Andreï Chikatilo, accusé d'avoir commis 52 crimes, Enfant 44 relate avec une véracité exemplaire la vie dans L'URSS stalinienne. Le climat de tension qui règne alors, les soupçons incessants que chacun se porte et les « aveux » terrifiants que chacun est prêt à faire juste pour avoir la vie sauve montrent à quel point un climat de suspicion était omniprésent. Le MGB était partout et seul cet organisme pouvait rendre la justice, si nous pouvons appeler « justice » un tel système. Les purges, arrestations, les interrogatoires musclés et la peur, toujours présente, peur de la déportation, de la mort, de la torture, pour soit, mais aussi sa famille... Tom Rob Smith dépeint tout cela. Excellent roman qui s'inscrit, historiquement, comme un ouvrage très précis, qui rend compte d'une réalité souvent oubliée ou mise de côté. L'instinct de survie prime, comme on peut le voir à travers le personnage de Raïssa, prête à tout pour rester en vie, même à épouser un homme qu'elle n'aime pas et qui ne lui inspire que crainte et dégoût. De même, la rapidité et la facilité avec laquelle les mâchoires d'acier d'un tel système policier peuvent se refermer sur chacun d'entre nous, sans raison valable, fait froid dans le dos ! Qu'aurions-nous fait à leur place ? Les remises en question du personnage principal, très bien construit, aveuglé, au début du roman par son amour pour ce pays et ce chef d'État, les seuls qu'il ait connus dans sa vie, puis, suite aux révélations de quelques-uns, confronté à son propre exil, et réalisant peu à peu de la fragilité d'un tel système et surtout de l'imposture sur lequel il repose, structurent le roman et l'enquête. Seules ces remises en question permettent l'avancée vers le coupable. On suit l'évolution de ce personnage avec entrain : agacé lorsqu'il accepte aveuglément les propos de ses supérieurs, intrigué à la découverte du second corps, excité quand il se rend enfin compte des mensonges qui l'entourent depuis sa plus tendre enfance... Une excellente première partie, principalement historique, faite de remise en cause et de questionnements !

 

        Cependant, bien que l'intrigue repose sur un fait divers intéressant, la seconde partie, davantage centrée sur l'intrigue policière (il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit avant tout d'un roman policier) est moins bien menée. Tout se précipite, la fin est bâclée, certaines péripéties paraissent invraisemblables et la conclusion est trop « belle » pour être vraie ! C'est vraiment dommage, car tout commençait si bien ! Le style réaliste, sans fioriture, bref et froid de l'auteur correspondait à merveille à ce système policier et à ces crimes sordides ! Ces personnages, bien construits, nous guidaient avec plaisir sur les traces d'un sadique que l'on rêvait de voir mourir. J'ai pris plaisir à lire cet ouvrage malgré tout et me laisserait tenter par le second, ne perdant pas de vue qu'il s'agit d'un premier roman, mais j'espère que la prochaine fois, l'intrigue sera rondement menée du début à la fin ! 

 

   

 



06/07/2015
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