Les Ô troubles

Les Ô troubles

Browning Tod, Dracula, 1931

 

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        Quiconque se serait promené en ce chaud été de 1886, sur les hauteurs de Los Angeles, aurait eu une vue bien bucolique, très loin de ce que l’on peut y trouver aujourd’hui. En 1886, c’est une grande colline, à peine 48 hectares de chênes et de figuiers. Un temps magnifique, une vision presque méditerranéenne. Pas encore une grande ville, pas encore la capitale mondiale du cinéma.

 

 

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        Mais, en 1930, Carl Laemmle a déjà acheté les studios Nestor, qui furent les premiers studios construits à Los Angeles, et les a rebaptisés studios Universal. Le Hollywood Boulevard, qui traverse la ville de part en part, avec de chaque côté de prestigieuses salles de cinéma qui s’arrachent les avant-premières et les stars, est déjà là. À l’arrière de grosses berlines, les nababs d’Hollywood promènent leurs pin-up, starlettes et belles actrices en tout genre. Les producteurs gueulent sur leur chauffeur dès qu’ils appuient un peu trop sur l’accélérateur: rendez-vous compte, le moindre sursaut pourrait endommager les poitrines de leurs jolies comédiennes ! Ces nababs d'Hollywood imposent leur loi. Loin de ce star-système, de l’autre côté du grand continent américain, un acteur brûle les planches de Broadway (New York) : Bela Lugosi. Immigrant hongrois, son accent séduit un réalisateur atypique, au parcours déjà important dans le cinéma muet: Tod Browning. En ces années 30, les studios Universal ne sont pas forcément au mieux de leur forme (je prends des raccourcis par rapport à l’histoire d‘Hollywood, désolé…), Carl Laemmle Jr a pris la place de son père et tente alors de relancer la firme en jouant sur l’engouement pour le film d’épouvante. En effet, sa firme avait connu d’importants succès dans les années passées grâce, entre autres, au grandiose acteur qu’est Lon Chaney. (Il faut absolument avoir vu son interprétation de Quasimodo dans Le bossu de notre dame ! J’espère pouvoir très vite vous présenter ce chef-d'œuvre du cinéma hollywoodien qui se rapproche très facilement du genre que l’on aime et aux effets spéciaux hallucinants ! )

 

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        En 1927, le cinéma devient parlant, pourquoi ne pas offrir alors au film d’horreur cette possibilité qu’est le son ? On décide donc d’adapter, pour la première fois avec dialogues, un classique du roman d’épouvante : Dracula de Bram Stoker. L’adaptation n’est pas fidèle à celle de l’auteur, mais s’inspire plutôt du show donné à Broadway dans ces années là, joué par Bela Lugosi donc, et créé sous la plume d’un dramaturge irlandais (comme Stoker) Hamilton Deane. Au début, Browning veut absolument Lon Chaney comme acteur, mais peu avant le tournage, celui-ci décède brutalement d’un cancer. C’est là que Bela Lugosi entre en scène ! Et de quelle façon ! L’accent, les yeux, les mains : tout est là ! Il est Dracula, et pendant des années, il va le rester ! Il était Dracula avant le film et il le sera éternellement. Les plans où apparait, au début du film, Lugosi, sont dans les plus beaux que le cinéma d’épouvante nous ait offerts.

 

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        En fait, le premier vampire qui apparait dans le film est une femme : l’actrice Geraldine Dvorak (doublure officielle de Marlene Dietrich). Le vampire se présente avant tout comme quelque chose de féminin, sensuel et silencieux…Mais très vite, c’est Bela Lugosi qui va, pendant les 20 à 30 premières minutes du film, accaparer toute notre attention. Il est le vampire par excellence, il est Dracula, il impose tout de suite son jeu, son style.

 

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        Le premier plan sur l’acteur est un travelling. Et ce travelling est important, car révélateur de ce qu’est le vampire. Ce travelling est inquiétant. On a face à nous un Bela Lugosi silencieux, qui fixe dans un regard insistant la caméra. Il ensorcelle et malgré nous, du fait de ce mouvement de caméra justement, on est condamné à aller vers le vampire. On est hypnotisé par cet interdit qui excite, cet interdit qui nous invite. Habile, ce mouvement de caméra qui contraint le spectateur à voir, qui contraint le spectateur à avancer vers l’horreur ! Magnifique, sublime, dans un temps où au cinéma, les mouvements de caméra étaient encore une chose quelque peu balbutiante.

        Et ce travelling est ponctué d’autres images : insectes qui fuient en rampant, rats qui partent se terrer, comme si la nature la plus sombre, peut-être même la plus répugnante, avait peur, n’osait elle-même avancer vers le vampire, le non-mort. Ce même « non mort » qui n’est plus quelque chose de naturel, il n’est pas vivant, il n’est pas mort, il est au-delà de cela, monstre surnaturel, ou anti naturel. C’est ici, d’après moi, la source même du mythe du vampire, sa représentation la plus magnifique au cinéma ! Inégalé et sûrement pas par Twilight qui en est l’antithèse totale !  

 

 

        Ce premier plan, ce travelling terrible, on ne le doit pas à Tod Browning, plutôt hermétique, comme beaucoup de réalisateurs venant du muet, au mouvement de caméra, mais à un génie de la photo cinématographique, un homme venant du cinéma expressionniste allemand, Karl Freund. Et, à jamais avec cet éclairage, ce mouvement de caméra fait entrer Bela Lugosi dans la légende. Drapé de noir, aristocrate, on va le voir errer dans des ruines qui feront de lui le maître étalon pour les années à venir, du cinéma gothique et horrifique (et même rarement égalé, à part peut être chez un Tim Burton !). Karl Freund est le génie de l’image, de la lumière, et si Browning s’intéresse au monstre, car dans le film ce n’est pas les humains qui l’intéressent, c’est le vampire et uniquement le vampire, on doit à Karl Freund quasiment tout le génie des images et de la photographie. Il reste pour moi l’un des plus grands chefs opérateurs de toute l’histoire du cinéma !

 

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        Il est intéressant de voir combien le vampire est ici un être de frontière : à la fois nature et contre nature. Comme on l’a vu plus haut, les animaux fuient lorsqu’il sort de son cercueil, mais en même temps, il est du côté de cette nature, ami des araignées géantes (quand Jonathan Harker passe l’escalier au tout début), ami des créatures de la nuit comme il le dit lui-même dans une des répliques les plus célèbres du cinéma d’horreur, lorsqu’il nomme les loups "enfants de la nuit". De même, Dracula dirige la tempête à bord du bateau. Il y aurait beaucoup à dire sur cette relation nature / contre nature, beau et monstrueux, la monstration et l’invisible, thème qui fascine Tod Browning et qui est la quintessence véritable du cinéma fantastique ou horrifique. On retrouve le même thème (plus ou moins) dans le Nosferatu de Murnau, le jeu d’ombre et de lumière, de dit et de non-dit, le passage du bon au mauvais, du moral à l’amoral. Rappelons que l’on est entre deux guerres, qu’un autre monstre bien réel se dessine à l’horizon, comme si ces films d’horreur avaient été en quelque sorte médiums, projetant tragiquement sur la toile le futur d’une Europe qui allait accoucher de la pire des monstruosités….

 

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        Au final, Browning fait du vampire un être sauvage, mais raffiné, sauvage, mais contenu. Monstrueux, mais civilisé, monstrueux, mais assez intelligent pour être parmi nous, se cacher dans les brumes londoniennes ou aller à l’opéra et fréquenter les hautes sphères de la société. Et c’est cela qui est effrayant, c’est de se dire que le chasseur, le monstrueux donc, est là, dans nos cités, à Londres, qui à l’époque de Dracula, sous le règne victorien, est l’une des villes les plus modernes du monde, mais aussi celle qui cache des ghettos, Jack l'Éventreur et Dracula… Browning filme alors, comme il l’a presque toujours fait, le monstre, mais d’un point de vue humain, poétique, naturel. C’est ce qui rend son cinéma si atypique et si attachant, et ce qui en fait bien évidemment un génie de la mise en scène. C’est le thème de son plus beau film et du plus beau film de tous les temps : Freaks !

 

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        Mais, une fois passées ces vingt premières minutes, que reste-t-il ? Dés que le film se passe à Londres, et si l’on fait exception de Dracula/Bela Lugosi, Renfield/Dwight Frye absolument fantastiques, le film est très série B. Il devient bavard, alors que la première partie était presque silencieuse, d’un silence de mort, et il n’est pas forcément des plus passionnants. Beaucoup de dialogues, un style très proche du théâtre filmé et des incohérences, comme John Harker fou dangereux, mais se baladant en quasi pleine liberté. On a l’impression que Browning s’est intéressé au début, à la fin de son film, mais que le centre de l’histoire est un peu laissé de côté ! Et en même temps c’est dès qu’il doit parler de l’humain que d’un coup, le réalisateur se désintéresse de son film. Dès que l’on revient à des décors plus normaux, quotidiens, Browning abandonne. Rien ne vient vraiment dynamiser le film, si ce n’est bien sur le génialissime Dwight Frye que l’on retrouvera dans d’autres productions Universal. Browning semble empêtrer dans une mise en scène traditionnelle, et il lui faut redescendre dans une crypte pour relancer le métrage.

 

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        Pourtant, lorsqu’on lit le scénario original, écrit par John L Baderston (Frankenstein, La momie et deux Derniers des mohicans à plus de 60 ans d’écart !) on pourrait s’attendre à quelque chose de plus troublant. Les plans indiquaient dans le scénario disparaissent, sont gommés par une certaine banalité. J’ai la sensation que Tod Browning refuse toutes les idées à la fois de son scénariste, et aussi de son chef opérateur cadreur, Karl Freund, qui ne rêve que d’expérimenter des mouvements de caméra, des lumières étranges, etc. Un peu dommage…On sait aussi qu’à cette époque, Browning souffre d’alcoolisme, qu’il est fatigué, qu’il a une longue carrière derrière lui et que peut-être, il a du mal à s’adapter à ce nouveau cinéma qui vient de naître à l’aube des années 30. Il se rattrapera bien vite, en nous offrant un an plus tard son chef-d'œuvre ultime : Freaks, la monstrueuse parade ! Pour l’heure c’est un réalisateur hésitant et qui, passé le premier tiers du film, a du mal à nous offrir quelque chose de stimulant. Jales Whale, qui sera recruté par la suite par Universal pour tourner, entre autres, Frankenstein la même année, s’en sortira beaucoup mieux et sa carrière dans le parlant sera beaucoup plus longue, et plus intéressante. Browning ne se mettra jamais au cinéma parlant et il tournera un dernier film en 1939, avant de s’exiler à Malibu où il meurt en 1962. Lui qui n’aimait pas ce cinéma parlant mourra d’un cancer de la gorge…

Par ailleurs, cette théorie d’un Browning délaissant certaines parties de son film est confirmée dans les mémoires de David Manners (acteur jouant Harker) qui explique que Browning ne lui a quasiment donné aucune direction d’acteur…

 

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        Reste que la photographie, la lumière, les décors des Carpates, mais aussi du vieux Londres, l’utilisation des mat paintings, et toutes les scènes de nuit, avec un vrai travail sur le contraste, sur la pellicule, restent tout simplement magnifiques ! Le film a plus de 80 ans et il reste dans les plus beaux noirs et blancs que l’histoire du cinéma ait connus, une référence absolue, bref un classique ! Hollywood est capable en studio de reproduire ce qu’elle veut ! On l’avait vu quelques années plus tôt avec, entre autres, la reproduction de Notre Dame et de tout un quartier de Paris pour Notre Dame de Paris, et ici c’est encore une fois stupéfiant de détails et de beauté !

 

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        Dracula est l’un des films que j’ai le plus vus et revus. Et même si la mise en scène n’est pas toujours la plus fantastique qui soit, même si elle a parfois un côté un peu désuet, Bela Lugosi est complètement possédé par le rôle. On connait l’histoire, jamais il n’arrivera à s’en détacher, jamais il ne trouvera vraiment la gloire à Hollywood et lui aussi mourra en reclus dans une maison modeste, que j’ai eu la chance de voir, franchement très éloignée des palaces de stars, pas très loin du Hollywood Boulevard. Communiste et morphinomane, pas facile pour lui... Regarder les autres films de Lugosi c’est un peu toujours voir la même chose. Reste que son Dracula est magnifique d’interprétation, comme s’il était né pour ce rôle. J’adore me repasser en boucle certaines scènes, sans son ou alors avec la musique de Phil Glass ou de Bauhaus, voir the Cure. L’ambiance est là, mythique! Chaque apparition du vampire est absolument magnifique créant ainsi le maitre étalon du film de vampire, la quintessence du film de monstre et même, tout simplement, du film d’épouvante !

 

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        Il existe une version espagnole de ce film qui fut tournée la même année. À ce jour je ne l’ai pas vue. Je ne possède que le DVD import anglais non restauré, mais avec des bonus époustouflants. Le son est en mono, mais ne gâche absolument pas le plaisir au vu de la bande-son surtout dialoguée. Par contre, la version Blu-Ray ou coffret restauré présentent le film espagnol avec des bonus complémentaires et une image qui semble bien meilleure. Dès que je réussis à me procurer l'une ou l'autre, je reviens de ce pas pour vous en parler !

        Pour l’heure, je vous laisse avec ce Dracula qui en son temps ne fut pas forcément apprécié par le box-office, ni par la morale bien pensante. Si par hasard vous avez la chance de vous procurer le script original, n’hésitez pas, vous découvrirez encore un autre Dracula, encore plus sombre et plus sensuel. Bien sûr, il y aurait encore tellement de choses à dire sur un tel film, mais je n’irai pas plus loin pour le moment. Je vous laisse donc découvrir ou redécouvrir ce chef-d'œuvre absolu. Bon film et tremblez les amis, car là ce n’est pas Twilight !

                                          

PS : Pour ceux qui voudraient s’intéresser à l’histoire fantastique du vieil Hollywood je ne saurai que vous conseiller le livre Il était une fois Hollywood de Juliette Michaud. Les photos y sont fantastiques et le texte simple et efficace. Sur Tod Browning il existe trois livres absolument géniaux : The films of Tod Browning, ouvrage collectif qui reprend la plupart des scenarii, Freaks : la monstrueuse parade de Tod Browning : De l'exhibition à la monstration, Du cinéma comme théâtre du corps, de Dirk Tomaskovic et un autre ouvrage dans la collection Cinemaction de Pascale Risterucci qui fait un inventaire de toute la carrière du réalisateur.

 

 



04/03/2015
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